Marseille, « ville antique sans antiquités » ? par GUILLAUME ALLIER Le 8 janvier 2019

Retour sur combat exemplaire contre le tout béton par un étudiant :

« C’est une légende qui nous est contée par Aristote lui-même : Massalia, qui deviendra plus tard Massilia puis Marseille, fut fondée sur une histoire d’amour, il y a de cela 2600 ans.

Une histoire entre le marin Protis, à la tête d’une flotte de navires marchants venus de Phocée (aujourd’hui la province d’Izmir en Turquie), et Gyptis, la fille de Nannus, roi des Ségobriges, un peuple celto-ligure présent sur les bords du Lacydon (l’actuel Vieux-Port) depuis l’Age de Fer. Si ce mythe fondateur traversa les âges et les millénaires, on ne peut pas forcément en dire autant des vestiges des premiers Massaliotes. Car pendant des siècles, il n’en est pas resté grand-chose. En 1860, l’écrivain Joseph Méry déplorait déjà, par une formule restée célèbre, que Marseille était une « ville antique sans antiquités ». Près d’un siècle plus tard, Blaise Cendrars la décrivait toujours comme « la seule des capitales antiques qui ne nous écrase pas avec les monuments de son passé ». Comment expliquer qu’une ville ayant survécu à toutes les conquêtes et qui se targue d’une histoire longue de 26 siècles, n’ait pas su garder, ou si peu, de traces de sa fondation ? Pour Guy Coja, du Collectif Laisse Béton, qui se bat pour la préservation du patrimoine marseillais, il s’agit d’une « habitude ancienne. Dès que l’on trouve des vestiges quelque part, on les recouvre ! » proteste-t-il. Christian Pellicani, élu PCF au Conseil Métropolitain, abonde dans son sens : « certes, Marseille s’est toujours reconstruite avec les mêmes pierres.

Mais il s’agit d’une constante historique : jusqu’aux années 1960, les maires successifs n’ont jamais mis en place de politique de gestion du patrimoine ». De politique du patrimoine justement, il va en être grandement question lorsque, dans les années 60, le maire de l’époque, un certain Gaston Defferre, lance toute une série d’aménagements pour « revitaliser une partie de Marseille, qui semblait maudite ». Son rêve : moderniser la ville à grand renfort de béton. Mais ce rêve sera contrarié en 1967 par une découverte spectaculaire, qui allait enfin fournir à Marseille les preuves de son illustre passé, et par là même bouleverser l’archéologie française. En février 1967, les travaux préliminaires à la construction d’un centre-commercial et de son parking sur le terrain-vague dit de « derrière la Bourse », vont rapidement mettre au jour des vestiges exceptionnels, qui s’avèreront être ceux du port antique de Massalia. Datés des VIème et Vème siècles avant Jésus-Christ, ils sont tout simplement les témoignages de la fondation de la ville. S’en suit un bras de fer mémorable entre Gaston Defferre, qui refuse d’arrêter « un grandchantier » sous prétexte « qu’on a trouvé quatre pierres », et André Malraux, alors Ministre de la Culture, pour qui « la culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ». La Modernité contre l’Histoire, les besoins de l’urbanisme contre la préservation du patrimoine… De cette lutte allait naître l’archéologie préventive moderne et initier un formidable élan de sauvegarde du patrimoine à Marseille, mais aussi partout en France. Cinquante ans plus tard, c’est toujours de cette lutte dont il s’agit, alors qu’une nouvelle découverte majeure vient d’être faite Boulevard de la Corderie, dans le 7ème arrondissement de Marseille. En octobre 2016, les travaux de construction d’un immeuble d’habitation, sur un terrain vendu par la Mairie à Vinci, sont interrompus. Les fouilles, menées par la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) et l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP) révèleront la présence d’une carrière de calcaire remontant à l’époque hellénistique, dans un état de conservation exceptionnel « quasiment unique en Méditerranée » explique Xavier Delestre, conservateur général du patrimoine à la DRAC Provence. On venait de retrouver la carrière d’où étaient extraites les pierres qui servirent à construire Massalia.
Une découverte qui donna lieu pendant plus d’un an à une lutte politique et médiatique entre, d’un côté, les partisans d’une préservation complète du site et de sa valorisation, et, de l’autre, les services archéologiques de l’Etats, non opposés à la construction de l’immeuble par Vinci. La mobilisation d’associations citoyennes, telles que le collectif Laisse Béton et le CIQ St-Victor, mais aussi de personnalités du monde de la culture, comme l’architecte Rudy Ricciotti ou Stéphane Bern, de scientifiques ou d’élus locaux, Jean-Luc Mélenchon en tête, sera largement relayée dans la presse locale mais aussi nationale. Il se dit même que l’affaire serait montée jusqu’aux oreilles du Président de la République.
Sommée de s’expliquer sur la vente du terrain, le projet immobilier et la préservation des vestiges, la mairie sera accusée de jouer la politique de l’autruche. Ce n’est qu’en en Juin 2017, en marge des célébrations des 50 ans de la découverte du port antique, que Jean-Claude Gaudin, actuel Maire de Marseille, s’exprimera. Dans la lignée de
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son illustre prédécesseur, il déclare avec la bonhomie qu’on lui connait : « Je suis toujours surpris que l’on trouve le tibia de César partout ! Pour les élus que nous sommes, dès que l’on annonce des fouilles archéologiques, ça veut dire qu’il faut stopper.Ca ralentit les projets que nous avons. Les constructions auront lieu. On est en train de regarder ce qu’on peut sauver ». Car les enjeux financiers derrière ces grands projets sont énormes. Du temps de Defferre, le complexe commercial et les logements souhaités mirent une décennie pour sortir de terre. Retardant ainsi les revenus liés à la vente du terrain, aux taxes foncières et aux retombées économiques des créations d’emplois. Sans compter l’investissement des travaux et le coût des fouilles. Une situation qui à l’époque avait fortement agacé le Maire, toujours le verbe haut : « Ce n’est pas pour quatre petits cons d’archéologues que je vais renoncer à un chantier qui va transformer ma ville ». Mais il dut finalement céder sous la pression de Malraux, qui déclara les fouilles « d’utilité publique » au Journal Officiel du 25 octobre 1967, et de la confirmation de « la responsabilité financière de l’Etat ». Du côté de la Corderie, la situation fut beaucoup plus complexe. Le terrain à l’angle du boulevard et de la Rue d’Endoume avait déjà fait l’objet de nombreuses actions en justice intentées par les riverains, dans le but d’empêcher Jean Roatta, maire du 1er secteur de 1995 à 2008, de le vendre à la société Vinci. Après des années de procédures, la vente se concrétisa finalement en octobre 2013. De nouveaux recours furent ensuite lancés contre le permis de construire déposé début 2014 pour l’édification d’un immeuble de 109 habitations de standing. « Ils ont fait exprès de construire moins de 120 logements pour ne pas avoir à faire de social, affirme Christian Pellicani, cela aurait été moins rentable pour eux ». Philippe Pujol, journaliste marseillais lauréat du Prix Albert-Londres en 2015, s’insurge aussi : « Je trouve que la façon dont s’est déroulée la vente du terrain est scandaleuse ». Car il faut bien l’avouer, l’opération fut des plus pernicieuses. Les délibérations du Conseil Municipal du 7 octobre 2013 font état de « deux transactions foncières » : l’une correspondant à la vente par la municipalité à ADIM PACA, filiale de Vinci, de 4 202 m² de terrain, dans lesquels seront retrouvés les vestiges de la carrière, pour la somme de 3 360 000 euros ; et la seconde au rachat par la municipalité à ADIM PACA d’une partie de la future résidence, correspondant à la sortie de secours de l’école situé dans l’immeuble voisin, pour 920 920 euros. Soit une opération nette de 2 440 000 euros, ou 580 euros du m² de terrain. A titre de comparaison, en 2012, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille mettait en vente une parcelle de 3 075 m² pour 5 000 000 d’euros, à l’angle du Boulevard Baille et de la Rue des Vertus, dans le 5ème arrondissement. Soit 1 626 euros du m², presque trois fois plus que ce que Vinci a versé pour le terrain de la Corderie, à seulement deux kilomètres de distance et dans une zone à la densité urbaine comparable. Les opposants ont eu beau manifester et occuper le site pour forcer la mairie à couper court au projet, rien n’y a fait. « Modifier les plans n’était pas facile en raison des délais d’obtention du permis de construire, explique Philippe Mellinand, archéologue de l’INRAP en charge des fouilles. Et l’abandonner purement et simplement aurait coûté beaucoup trop cher à la municipalité, car le contrat prévoyait le versement à Vinci de quelque chose comme 20 ou 25 millions d’euros de dédommagements ». 20 ou 25 millions d’euros ? Comment en est-on arrivé à une telle somme ? Tout simplement car, pour abandonner le projet, la municipalité aurait été contrainte d’exproprier Vinci. Et selon les articles L311-1 à L311-8 du code de l’expropriation, cela se serait accompagné d’une compensation financière correspondant au moins à la valeur marchande du terrain. A laquelle se serait ajouté le montant du préjudice commercial de l’expropriation : à 5 000 euros en moyenne le m² de la future résidence, chiffre avancé par certains opposants, pour une surface habitable totale de 6 581 m², cela représente un chiffre d’affaire de près de 33 millions d’euros. Desquels on soustrait l’achat du terrain et la construction de l’immeuble, à supposer qu’elle soit de 10 millions d’euros ou moins, et le manque à gagner potentiel aurait donc été de plus de 20 millions d’euros. Payer 20 millions, ou en recevoir 2,4 ? Le choix était vite fait, même si la négociation d’un tel contrat est ubuesque. Et aux 2 440 000 euros perçus par la mairie, il faut encore déduire d’autres dépenses : des frais de notaire de 92 000 euros, « l’aménagement de l’entrée de l’école Corderie […] à hauteur de 360 000 Euros » approuvé par le Conseil Municipal du 26 juin 2017, ainsi que la création d’un belvédère et d’un parcours muséographique à proximité des vestiges pour un montant d’ 1 million d’euros validée le 8 octobre 2018. Ce qui laisse environ 990 000 euros dans les caisses de la municipalité. Mais à Marseille, il est fort à parier que les coûts comme les délais demanderont une petite rallonge, faisant de cette double transaction une opération presque nulle pour la ville.
Le million d’euros alloué au parcours muséographique est d’autant plus cocasse qu’en 2005, à la suite des fouilles du Collège Vieux-Port, un projet similaire avait été proposé. Les travaux d’agrandissement de l’établissement avait alors permis de mettre au jour les restes d’un amphithéâtre romain de l’époque augustine, presque entièrement disparu depuis les bombardements de la Guerre, ainsi que « des vestiges grecs sur 3-4 mètres à la conservation unique », se souvient Philippe Mellinand, qui avait supervisé les fouilles. Xavier Delestre raconte :
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« Nous avions proposé un projet de parcours pédagogique qui parte de l’amphithéâtre et aille jusqu’à Saint-Victor. Nous l’avions estimé entre 1,2 et 1,5 millions d’euros, c’est-à-dire pas grand chose dans le budget du Département ». Mais le projet s’était finalement heurté au refus de Jean-Claude Gaudin et de Jean-Noël Guérini, alors Président du Conseil Général. Le site, classé monument historique, fut recouvert pour le préserver, mais est aujourd’hui invisible aux yeux du grand public. La carrière de la Corderie, elle, sera en revanche bien visible, même si elle fait désormais partie du jardin de la future résidence. Fin 2017, Françoise Nyssen, Ministre de la Culture à l’époque, dut intervenir pour classer 635 m² de la carrière, sur les 4 000 qui ont été fouillés, au registre des monuments historiques, comme André Malraux en son temps pour le port antique. A la différence près que ce dernier avait forcé Defferre à modifier les plans du centre-commercial pour sauver un hectare du site, ce qui donnera naissance plus tard au Jardin des Vestiges et au Musée d’Histoire de Marseille. Une contrainte que Françoise Nyssen n’a pas osé imposer. Pour Philippe Mellinand, « scientifiquement, s’il y avait une partie à protéger, ce sont bien ces 635 m². Autour, il n’y avait rien qui justifiait une classification ». Une situation que les partisans d’une préservation complète de la carrière ont déplorée, arguant que des restes de colonnes avaient été détruits par l’emprise de l’immeuble. Ce que M. Mellinand réfute : « ce sont des fantasmes ! Il s’agissait de blocs calcaires de mauvaise qualité que les carriers avaient abandonnés ». Dans ce dossier, les militants fustigent la décision de la Ministre, mais également « le sale rôle de la DRAC, qui se contente de faire de l’accompagnement des maîtres d’oeuvre et de préserver les sites à minima », selon Christian Pellicani. Guy Coja, de son côté, dans une lettre datée du 15 octobre 2017 probablement adressée à Mme Nyssen, va jusqu’à soupçonner la DRAC d’entente avec Vinci, sous prétexte que la multinationale est un grand mécène du Ministère de la Culture. « Ce sont des accusations injurieuses, se défend Xavier Delestre. Elles auraient pu donner lieu à un nouvel épisode judiciaire ! Sur quels arguments se fondent-ils ? Je mets au défi quiconque de trouver une trace de financement de la DRAC Provence par Vinci ». Avant d’accuser à son tour : « le problème est que ces gens-là s’improvisent archéologues alors qu’ils n’ont aucune connaissance. Ils s’opposent au projet car ils ne veulent pas voir d’immeuble gâcher la vue de leur balcon. Ce que je peux comprendre. Après tous les procès dont le terrain a fait l’objet, nous arrivons en tout dernier recours comme camion de pompier, et on cherche à nous instrumentaliser. » Pour M. Delestre, le travail conservation de la DRAC a parfaitement été exécuté : « nous avons suspendu le chantier, effectué les fouilles et étudié le projet immobilier. Il s’avère que, par hasard, l’emprise de la résidence n’empiétait pas sur les vestiges. Il n’y avait donc aucune justification juridique pour en empêcher sa construction : c’est un parfait exemple de l’application de la loi de 2001 sur l’archéologie préventive. Et puis nous, archéologues, ne sommes pas contre le progrès. On ne peut pas tout garder, surtout si les vestiges ont peu d’intérêt. Dans le cas de la Corderie, nous avons sauvé ce qu’il y avait à sauver ». Mais les suspicions d’entente vont plus loin : M. Pellicani affirme qu’ « on aurait pu trouver un compromis architectural, mais ils ont couillonné tout le monde ! Nous avons des emails qui prouvent que la décision de Mme Nyssen était cousue de fil blanc, et que la mairie et Vinci l’avaient anticipée ». Car le terrain avait semble-t-il bien été préparé, pour ainsi dire. Il semble difficile à croire que le plan de l’immeuble ait été établi au hasard, n’en déplaise à M. Delestre. Car en août 2017, le quotidien La Provence dévoilait qu’une étude du sous-sol menée en 2002 et commandée par Vinci à la société Sol-Essais, avec l’aval de la mairie, avait déjà mis en lumière l’existence d’une carrière. S’il était alors impossible de déterminer l’ancienneté des vestiges, tout le monde savait à quoi s’attendre. Comme pour les vestiges de la Bourse, dont le Mur de Crinas fut exhumé une première fois en 1913.
L’autre aberration vient du fait qu’en 2002 Vinci n’était pas encore propriétaire du terrain. Les études et carottages avaient été effectués sans que la DRAC n’en ait été informée et les résultats avaient été cachés pendant des années1. Aujourd’hui, « ce dossier est plié, conclut M. Delestre. Marseille reste le plus grand site archéologique de Franc, et prochainement, nous allons connaître de nouvelles procédures similaires suite au drame de la Rue d’Aubagne. Car un jour il faudra bien reconstruire ». Effectivement, Marseille n’aura de cesse de se reconstruire. Mais reconstruire comment ? Reconstruire par qui et surtout pour qui ? S’il y aura un avant et un après Corderie, tout comme il y eut un avant et un après port antique, le cas du Collège Vieux-Port, et d’autres encore, laisse des regrets chez de nombreux acteurs. Au moins les enfants des immigrés d’aujourd’hui, qui fréquentent majoritairement l’établissement, apprennent-ils et jouent-ils sur les restes des immigrés d’hier, comme un clin d’oeil à l’Histoire.
1 La société Vinci n’a pas souhaité communiquer sur le sujet ni répondre à nos questions »

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